Contributeurs: Vincent Bonhomme, Marlène F.

 français   Dernière modification le: 01/06/18 - Crée le: 30/05/18


Babel en Narbonnaise

par Marlène F.

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Quand on pense « Gaule romaine », nombre d’entre nous pense « Jules César », voire « irréductibles gaulois ». Mais il faut bien considérer que cette conquête césarienne, qui se termine en 52 avant notre ère, est celle de la Gallia Comata, dite « « chevelue ». Non pour faire référence à la pilosité abondante de ses habitants, mais à la luxuriante végétation de ces régions situées au nord de Lugdunum. Le sud-est de la Gaule, en effet, est devenu province romaine dès 121 avant notre ère, concrétisation, aboutissement de siècles de contacts entre ces territoires et les autres peuples méditerranéens, Grecs et Romains en tête. Quelles sont les conséquences linguistiques de cette présence territoriale triple ? Comment se reflète dans le contexte funéraire l’emmêlement des peuples et de leurs langues ? Pourquoi ces traces sont-elles d’autant plus significatives qu’elles apparaissent dans ce contexte ?

Ces contacts ont en effet induit des entremêlements linguistiques particulièrement visibles dans le contexte funéraire, selon des rythmes et modalités spatio-temporelles différentes. Les traces écrites en contexte funéraire, qui révèlent l’emmêlement des langues, apportent des éléments d’appréhension des contacts culturels en Narbonnaise entre le IIème siècle avant notre ère et le Ier siècle. 

Des Gaulois, des Grecs, des Romains. Un territoire.

Ainsi, en 600 avant notre ère, la tradition rapporte que le beau Protis, navigateur Phocéen de son état, a abordé les plages provençales et la belle Gyptis, fille du chef autochtone local. De là, serait née une belle histoire d’amour, une cité, et des comptoirs, à partir desquels les vins grecs ont coulé à flot, irriguant les territoires alentours et les axes fluviaux gaulois. Avec ce vin, circulent des amphores. Et sur ces amphores, circule l’alphabet grec.

Puis les Romains, dont le territoire ne pouvait plus subvenir aux besoins, s’intéressèrent à ces terres voisines, jumelles de leur Cisalpine, pleines de promesses : les pâturages, les champs et les raisins se substituant à l’amour, les Romains entrèrent en Narbonnaise pour commercer avec les gaulois autochtones et exploiter des terres[1]. Dans leurs valises, ils apportèrent le latin, dans les grandes villes comme dans les campagnes, sur leurs amphores comme avec leurs pénates, dans leur quotidien. Les autochtones gaulois furent donc rapidement familiarisés aux langues grecque et latine qu’ils côtoyaient régulièrement. Avant de se mettre à les utiliser dans la cité, comme dans les nécropoles.

Quelle langue pour quels morts ?

Intime par essence, le domaine funéraire semble celui qui traduit le mieux une intériorisation des langues des voisins massaliotes et romains, et un phénomène d’hellénisation et de romanisation profond. Car il n’y a pas ici de volonté de faire plaisir à un quelconque puissant de la cité qui pourrait, éventuellement, vous donner un poste avantageux à moindre frais, vous ouvrir accidentellement un marché que vous convoitez ou vous aider à cacher à votre femme vos pertes d’argent malencontreuses aux jeux de dés, fort en vogue dans l’Antiquité. Non, le funéraire, c’est ce qui touche vos proches, vos morts, que vous chérissiez de leur vivant et que vous voulez continuer à aimer dans leur mort. Pourquoi alors utiliser une langue qu’un puissant ou un conquérant étranger nous aurait imposée ? Le contact des cultures gauloises, grecque et romaine est perceptible dans le matériel archéologique funéraire via l’emmêlement des langues.

Des Italiques, dont les liens avec l’Italie natale sont avérés par la littérature ou le matériel archéologique, sont morts en Transalpine et y ont été incinérés selon les rites funéraires en vigueur chez eux[2]. Rien de choquant à cela. Mais on constate que les Gaulois, dont nous n’avons aucune trace écrite, ont commencé à utiliser l’alphabet grec, pour retranscrire phonétiquement leur langue, créant ainsi le « gallo-grec », et à utiliser le grec des massaliotes. En témoignent les éléments de vaisselle découverts dans les tombes et sur lesquels les noms des propriétaires étaient écrits en gallo-grec[3]. Les gaulois, dont les origines ethniques sont souvent renseignées par l’onomastique[4], c’est-à-dire l’étude des noms, utilisèrent aussi le latin, même s’il est à noter qu’il n’y eut pas, en Gaule du sud-est, de « gallo-latin ».

Ils adoptèrent également leurs formulaires, à savoir les expressions et tournures syntaxiques consacrées à l’exercice du devoir de mémoire. Se contentant tout d’abord de désigner très simplement le mort en gravant son nom au nominatif ou à l’ablatif, sous la forme « X. » ou « à X. », l’expression se complexifie par la suite. On distingue alors le nom du défunt, à l’ablatif, du nom du dédicataire au nominatif, « à X. (signé) Y ». On précise alors parfois la nature du lien qui unissait les deux personnes. Les inscriptions sont à ces dates rarement plus développées, l’invocation aux Dieux Mânes, protecteurs des morts dans la religion latine, et le développement des inscriptions trahissant une datation postérieure au Ier siècle de notre ère. 

La langue des morts, une langue déterminée ?

Il faut cependant être attentif à ne pas confondre le caractère linéaire de la liste des idiomes et formulaires empruntés et intériorisés par les gaulois et une succession chronologique. On ne peut affirmer qu’un alphabet ou une langue vienne en chasser une autre. La théorie de la succession de ces différents emplois, défendue par M. Lejeune[5], ne prend pas en compte la diversité des « gallo-romains ». Cette dernière expression, par ailleurs décriée, ne peut prendre tout son sens que si on y entend bien un pluriel et prend bien en considération la pluralité des ethnies et la diversité des territoires et de leurs relations avec les Grecs et les Romains. Car, pour certains -individus ou groupes, c’est compliqué... Ou plus facile. C’est loin. Ou c’est proche.

Michel Bats, quant à lui, parle d’« emmêlement des langues »[6].  Dans les territoires dépendant de Massalia, comptoirs et cités sur leurs terres, l’épigraphie funéraire gallo-grecque est plus présente qu’ailleurs sur le territoire. Et c’est d’autant plus vrai dans les territoires autour de l’Etang-de-Berre, plus proches géographiquement de la cité phocéenne que Cavaillon par exemple, dont la littérature nous dit qu’elle était Massiliensium, c’est-à-dire « à Marseille ». Il est aussi des territoires de la Narbonnaise où aucune trace de gallo-grec n’a à ce jour été découverte. Et il est impossible d’assurer qu’on en trouvera un jour.

De la même manière, les grandes aires urbaines commerciales constituées par Narbonne, Arles, et leurs territoires respectifs, brassent une population d’origine italique bien plus nombreuse qu’ailleurs. Et il n’est donc pas étonnant que les épitaphes en latin y soient particulièrement nombreuses. Il n’est pas non plus étonnant que l’évolution des formulaires en Transalpine et en Italie se fasse à un même rythme, comme si elles avançaient en se donnant la main.  Car des italiques y viennent, des Italiques y meurent, font comme à la maison, et sont très rapidement imités par les Gaulois dont ils étaient les voisins ou les intimes. Les contacts deviennent alors acculturation.

Références

  1. Cicéron, Pro Fonteio, V, 11-12 ; Pro Quinctio, XXV, 80.
  2. « Argenton, 04-Le Fugeret », Anne Roth-Congès, Gallia Informations, 1990, p.92-93.
  3. Figure G-170, RIG, vol.1, tombe 17 de la nécropole des Marronniers (60-10 av. n. è.).
  4. Emilienne Démougeot, « Lattes : stèles funéraires d’une nécropole de Lattes », Revue Archéologique de Narbonnaise, vol. 5, n°1, 1972, pp. 49-116.
  5. Lejeune
  6. (1)   Michel Bats, « Emmêlements de langues et de systèmes graphiques en Gaule méridionale (VIe- Ier siècle avant J.-C.), in C. Ruiz Darasse et E. R. Lujan (dir.), Contacts linguistiques dans l’Occident méditerranéen antique, 2011, pp. 197-226.