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 français   Dernière modification le: 31/05/18 - Crée le: 30/05/18


La mise à mort rituelle des animaux : "bête noire" de l'industrie d'abattage?

par Fjourdan

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Contributeurs : Fjourdan, Romain SAGUER · Éditeur : Vincent Bonhomme (d · c · b)
Date création : 30 mai 2018 · Date révision : ?date_rev · Version révision : ?id_rev
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« Je crois que je pourrais tuer pour empêcher ce massacre (…) Les moutons sont innocents et on les fait souffrir au nom (…) d'une connerie qui est moyenâgeuse, qui date depuis des millénaires. »[1]

Les propos de Brigitte Bardot résument bien le ton passionné que prennent de nombreuses discussions autour de l'abattage des animaux, et en particulier de l’abattage rituel. Si les participants aux rituels se réfèrent pour beaucoup à une époque « moyenâgeuse », l’abattage rituel en lui-même ne constitue pas une pratique immuable qui aurait traversé le temps. En France par exemple, les abattages rituels et non rituels se déroulent quasiment de la même manière, sauf au moment l’acte de mise à mort. En dehors de cela, les deux types d’abattage s’effectuent dans les mêmes abattoirs et sont soumis au même environnement de travail.

Les façons de mettre à mort les animaux en France, et plus largement en Occident, ont connu de profondes mutations, dont deux paraissent fondamentales. Premièrement, au XVIIIe siècle, la mort animale a été circonscrite dans des espaces fermés inaccessibles au public. D'abord situés en ville, les abattoirs seront par la suite relégués dans des zones rurales peu fréquentées. Deuxièmement, au XXe siècle, la mort animale a fait l’objet d’un processus d’industrialisation : organisation scientifique du travail, division, rationalisation et technicisation des tâches, productions en série, etc., autant de caractéristiques jusqu’alors absentes des abattoirs qui vont peu à peu structurer l'organisation des activités.

Ce double mouvement d’isolement-industrialisation va changer radicalement les manières de donner la mort aux animaux. Comme une survivance d'un « ancien temps », les abattages religieux paraissent résister, du moins en partie, à certaines de ces transformations. Qu'est-ce que l’abattage rituel ? Comment l'association rituelle-industrielle s’opère-t-elle de nos jours dans les abattoirs et comment comprendre les controverses qu’elle soulève ?

Nous nous limiterons ici aux pratiques d’abattage musulmanes en raison de leur présence relativement fréquente dans les abattoirs français.

Quelques traits de la pratique musulmane de mise à mort des animaux

Loin d'être une exception contemporaine, les sacrifices rituels ont jalonné l'histoire de nombreuses sociétés. Divers dans leurs formes et leurs significations[2], ils reposent toutefois très souvent sur un « jeu » autour de trois types d’acteurs : humains, animaux et divinités. Dans le cas des abattages rituels musulmans, on distingue deux grandes pratiques étroitement liées. La première est le sacrifice effectué lors d'événements calendaires précis (fête de l'Ayd-el-Kebir, naissance d'un enfant...) ; la seconde est l'abattage destiné à l'alimentation humaine quotidienne[3]. Le point commun entre les deux pratiques est qu’il ne peut exister de mise à mort des animaux en islam sans la médiation d’un rituel. Celui-ci vient autoriser ce qui est initialement proscrit par Dieu, à savoir l’abattage d’un être vivant dont la vie est considérée comme sacrée. L’animal ne pouvant être abattu dans n’importe quelles conditions, le rituel a pour but de substituer au meurtre illégitime l'abattage licite, (et) au cadavre impropre la consommation de viande halâl consommable. En suivant scrupuleusement les conditions fixées dans les préceptes religieux, l’homme affronte le tabou de la (mise à) mort en se plaçant sous la protection divine[4]. L’abattage est ainsi assumé, inséré dans la vie sociale et « la référence à Dieu permet d’effacer tout sentiment de culpabilité »[5]. Au-delà de ces quelques aspects théologiques, comment le rituel d’abattage musulman s’articule-t-il concrètement avec l’abattoir moderne ?

Isoler et refouler ou montrer et assumer ?

Avant le XIXe siècle, les « tueries particulières » en France se déroulent au vu de tous (sous = par ?) la main des bouchers. Une partie de la population va alors contester ces pratiques de manière de plus en plus active, principalement pour des raisons sanitaires et morales. Outre les problèmes hygiéniques et environnementaux que l’écoulement du sang et les restes de cadavre dans les rues provoquent, la mise à mort publique est accusée de convertir la population – et les enfants en particulier – à une violence débridée[6]. Plusieurs abattoirs sont alors construits à Paris au début du XIXe siècle où y sont concentrées les pratiques bouchères.

Initialement positionnés au cœur des centres de consommation, les établissements d’abattage vont être rapprochés des lieux d’élevage dans des zones relativement reculées des cœurs de ville. Au fil des siècles, cet éloignement, en parallèle des phénomènes d’urbanisation et d’exode rural, va isoler la mise à mort des animaux dans des « espaces-clos-abattoirs »[7]. La population, de plus en plus urbanisée, perd autant le contact avec les animaux de ferme qu’elle développe d’intenses relations affectives, voire anthropomorphiques, avec certains animaux de compagnie[8]. La mort des animaux de ferme est progressivement refoulée, absente du quotidien et gérée exclusivement par des institutions spécialisées. Les abattages réalisés en dehors des sites contrôlés par l’Etat sont désormais clandestins et, sauf exceptions, strictement proscrits[9]. En parallèle, le sentiment de dégoût pour l’abattage se renforce à mesure que le lien entre la mort de l’animal et la consommation de sa viande se distend[10]. Le produit carné final perd progressivement toute indication de l’animal vivant. Les abats, qu’ils soient rouges (foie, cœur, rate, poumons, etc.) ou blancs (tête, pieds, estomac) sont de moins en moins consommés, provoquant même chez certain un sentiment de dégoût[11].

La construction d’un abattage « industriel-humaniste »

Le processus d’industrialisation amorcé au milieu du XXe siècle va renforcer le refoulement de la mise à mort des animaux. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement entreprend un plan de modernisation de l’agriculture. Les abattoirs n’échappent pas à la règle et changent radicalement de mission : ils n’ont plus pour objectif premier de garantir un service public mais de générer des profits pour l’économie nationale. Les abattoirs, basés jusqu’ici sur les pratiques artisanales des bouchers sont revus à l’aune des méthodes tayloristes : abattages en série, division du travail et technicisation deviennent les grands traits de la mise à mort moderne. Devant l’augmentation fulgurante du nombre d’animaux tués et l’image de massacres en série qu’elle renvoie, les associations de protection animale obtiennent que les animaux soient obligatoirement étourdis avant leur abattage[12], exception faite pour les pratiques d’abattage juives et musulmanes[13]. La technique redonne alors une « humanité » à l’abattage en même temps qu’elle assoit son caractère industriel. À titre d’exemple, le bovin, étourdi par un opérateur au moyen d’un pistolet à tige perforante, s’écroule instantanément. Il est ensuite accroché par la patte arrière à une élingue, suspendu à un rail puis saigné au niveau des jugulaires. Le bovin ne présente quasiment aucune réaction dès lors que le coup de pistolet lui est asséné. Inconscient, l’animal est tétanisé et plus facilement manipulable ; la violence paraît s'effacer, la mort semble « propre » et maîtrisée. Aussi, si l’étourdissement fut introduit dans les abattoirs pour limiter la souffrance des animaux, il a aussi pour conséquence de radier le spectacle répugnant d’animaux saignés conscients[14] et d’annihiler les réactions physiologiques liées à la mise à mort.

L’abattage industriel-rituel, un antagonisme ?

L’abattage rituel sans étourdissement fait figure de « bête noire », tant par les aspects sanglants de la saignée à vif que par les controverses en matière de souffrance animale qu’il soulève. Les sacrifices réalisés à l’occasion de l’Ayd-el-Kebir provoquent chaque année de vives tensions, d’autant plus lorsque certains d’entre eux se déroulent dans des zones urbaines pas toujours adaptées à la pratique[15]. Dans de nombreux pays occidentaux sécularisés, la mort rituelle tend à être considérée comme une résurgence d’un archaïsme religieux. L’acte assumé de mise à mort de l’animal par égorgement contraste avec les euphémismes associés à l’idéal de l’abattage moderne[16] : technique, fluide, sans débordement ; en d’autres termes : sans manifestation visible du vivant. Le malaise patent que génère l’abattage rituel en abattoir comme en dehors tend à éluder le fait que la pratique était courante dans les abattoirs français il y a à peine quelques décennies.

Chosification de l’animal et éviction des aspects supra-rationnels de la mort

La modernisation des établissements d’abattage a eu pour conséquence d’assimiler la mise à mort des animaux à une activité industrielle comme une autre. Fondés sur les « imaginaires technoscientifiques »[17] inhérents à l’idéologie productiviste, les impératifs d’efficacité productive et de rentabilité économique régissent l’organisation du travail en abattoir. Le rendement prime : la finalité de l’abattage est de transformer en des temps précis la matière première animale pour alimenter les usines de transformation et autres circuits de commercialisation. Les dimensions symboliques, transcendantales ou spirituelles de la mise à mort religieuse ne semblent pouvoir trouver de place dans cet environnement où prévalent les considérations matérielles. L’abattage rituel est, comme l’abattage conventionnel, à vocation purement alimentaire et économique, renvoyant l’image d’une mécanique froide, dépourvue de signification, où le rapport au sacré s’incline devant la rationalité productive.

Références

  1. Propos de Brigitte Bardot lors d’une interview accordée à Franz Olivier Giesbert dans l’émission Les Terriens du Dimanche diffusée le 17/09/2017 sur C8, https://www.mycanal.fr/d8-divertissement/brigitte-bardot-je-pense-que-je-pourrais-tuer-pour-empecher-le-massacre-les-terriens-du-dimanche-17-09/p/1461985.
  2. Pierre Bonte, « Le sacrifice animal », La Ricerca Folklorica, 1999, p.79.
  3. Pierre Bonte, « Quand le rite devient technique: Sacrifice et abattage rituel dans le monde musulman », Techniques & culture, 1993, pp.547 561.
  4. Mohamed Hocine Benkheira, « Le rite à la lettre. Régime carné et normes religieuses », in Pierre Bonte, Anne-Marie Brisebarre, Altan Gokalp, (dir.). Sacrifices en Islam : Espaces et temps d’un rituel, Paris, CNRS Éditions, 2013, p.89.
  5. Mohamed Hocine Benkheira, « Sanglant mais juste: l’abattage en islam », Études rurales, 1998, p.71.
  6. Maurice Agulhon, « Le sang des bêtes. Le problème de la protection des animaux en France au XIXème siècle », Romantisme, vol. 11 / 31, 1981, p.81
  7. Catherine Rémy, « L’espace de la mise à mort de l’animal: Ethnographie d’un abattoir », Espaces et sociétés, vol. 118 / 3, 2004, p.230.
  8. Jean-Pierre Digard, Les français et leurs animaux, Paris, Fayard, 1998.
  9. Décret n°80-791 du 1er octobre 1980 « pris pour l'application de l'art.276 du code rural », article 10.
  10. Noëlie Vialles, « L’âme et la chair : le sang des abattoirs », in Arlette Farge, (dir.) Affaires de sang, IMAGO, Paris, 1988, pp.141-156.
  11. Noélie Vialles, « La viande ou la bête », Terrain. Anthropologie & sciences humaines, avril 1988, pp.86-96.
  12. Florence Burgat, L’animal dans les pratiques de consommation, Presses Universitaires de France, Paris, 1998, p.69.
  13. Journal officiel de la République française (JO), 18 avril 1964, art.1, p.3486.
  14. Noëlie Vialles, « L’âme et la chair : le sang des abattoirs », op cit, p.148.
  15. Anne-Marie Brisebarre (dir.) La fête du mouton : Un sacrifice musulman dans l’espace urbain, Paris, CNRS Éditions, 2013, 351 pages.
  16. Noélie Vialles, Le sang et la chair: Les abattoirs du pays de l’Adour, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2016.
  17. Maxime Prével, « Le productivisme agricole. Socioanthropologie de l’industrialisation des campagnes françaises », Études rurales, vol. 181, 2008, p.127.