Contributeurs: Romain SAGUER

 français   Dernière modification le: 02/09/18 - Crée le: 30/05/18


Une vision du domaine royal en Cerdagne au milieu du XIVe siècle

par Romain SAGUER

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Contributeurs : Romain SAGUER · Éditeur : Vincent Bonhomme (d · c · b)
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Un document exceptionnel, pourtant conservé en tant que pièce annexe, négligeable, révèle le travail de Jacme Comes, un officier au service de la couronne aragonaise dans la ville de Puigcerdá et le comté de Cerdagne, en 1351 et 1352.

Un contexte difficile

En 1348, la Grande Peste, autrement appelée Peste noire, s’abat sur une grande partie de l’Europe. Si en 1344, le Roussillon et la Cerdagne avaient déjà subi les dommages liés à leur conquête par Pierre IV d’Aragon [1], les ravages causés par la peste sont particulièrement importants[2]. L’administration royale est en partie décimée. Les nominations royales postérieures révèlent que de nombreux officiers royaux sont décédés au printemps 1348.

Parmi les officiers disparus, Arnau Garau était le lieutenant du procureur royal en Cerdagne. Cet officier, nommé le 16 décembre 1344[3] était le représentant dans la ville de Puigcerdá du procureur du roi d’Aragon dans les Comtés de Roussillon et de Cerdagne, résidant à Perpignan. L’administration royale de la procuration royale, d’origine majorquine, doit gérer au quotidien le patrimoine royal, composé de villes, de villages, de forêts, de mines et de droits divers, qui permettent à la monarchie de financer des politiques diverses (travaux, diplomatie, guerre et dispositifs de défense, dépenses de la cour, rémunération des officiers, etc.).

Jacme Comes, nouvel officier royal

Avec cette disparition, la procuration royale se trouve en partie inopérante. Rapidement, c’est un autre homme de Puigcerdá, très probablement lui aussi notaire de la ville, qui le remplace. Si la date de sa nomination nous est inconnue, il semble prendre possession de sa nouvelle fonction en août 1348[4] et l’exercer au moins jusqu’à l’été 1355[5]. La très brève vacance de l’office s’explique par l’importance des fonctions qui lui sont attribuées : il est le principal responsable de la perception des revenus que le roi prélève sur le plateau de Cerdagne. Dans ce comté, tout comme dans la vallée du Conflent voisine, l’éloignement de la capitale et le relief ont nécessité depuis longtemps la nomination de lieutenant du procureur royal. Mais les actes divers dispersés dans les registres des archives départementales des Pyrénées-Orientales ne permettent pas d’observer les activités quotidiennes des officiers royaux. Trop de documentation manque aujourd’hui, non conservée au XIVe siècle déjà, puis perdue ou détruite depuis lors.

Par chance, les archives de la Couronne d’Aragon conservent un document exceptionnel qui permet d’observer les activités de cet officier. Il s’agit d’un petit registre de comptabilité de Jacme Comes, lieutenant du procureur royal en Cerdagne, du 1e juillet 1351 au 30 juin 1352[6].

Un document d’archive exceptionnel

Ce compte a été rédigé après la fin de l’année fiscale, c’est-à-dire probablement à l’été 1352 ou très peu après. Les dépenses mentionnent que du papier a été acheté pour la rédaction de ce compte, demandée par le procureur royal Guillem Bonet. Une fois rédigé, ce compte a été vérifié par le procureur royal avec les notaires ou scribes qui le secondent. Par la suite, il a été utilisé, c’est-à-dire en partie copié, pour rédiger un compte plus important, celui du procureur royal lui-même. Cet officier supérieur devait également présenter annuellement le bilan de son exercice au Maestre Racional, un officier royal chargé de vérifier les actions des officiers royaux de toute la Couronne d’Aragon (Roussillon et Cerdagne). Enfin ce compte de Jacme Comes a été placé à la fin du compte du procureur royal comme pièce justificative. C’est la raison de sa conservation.

Structure du document

Ce petit cahier est constitué de six bifeuillets, soit douze pages. Il s’agit d’un compte à partie simple, qui présente les recettes perçues par le lieutenant puis les dépenses effectivement payées par lui. Chacune de ces deux parties est divisée en chapitres. La fin du cahier comporte un bilan des recettes et des dépenses annuelles. Sur chaque page, une colonne à droite indique les montants en monnaie de Barcelone de tern. Les sommes de bas de page sont additionnées dans une somme finale de chaque chapitre.

Ce document permet tout d’abord d'appréhender les actions d’un agent intermédiaire de l'administration royale aragonaise dans la collecte des revenus royaux. Il permet de saisir la nature des prélèvements royaux et l’espace dans lequel ils s’inscrivent.

Le marché de la ville

Dans la ville de Puigcerdá, le domaine du roi est tout d’abord constitué de tables de boucherie situées dans trois rues : la rue principale, indiquée comme étant alors le premier rang des étals de la boucherie de la ville, la rue moyenne, et enfin une troisième nommé de façon éponyme « rua de la Boqueria»[7]. Les rues de la boucherie de la ville sont constituées respectivement de sept, deux et six étals. Pour la deuxième rue, deux étals ont été loués, mais les autres n’ont pas trouvés preneurs. En effet ces étals ont été loués pour une année, et les attributions ont été effectuées par Jacme Comes au nom du roi. Les actes ont été copiés sur parchemin par Guillem Vives, notaire de la ville. Les possesseurs de sept étals de boucherie paient au roi une somme allant de vingt livres à quinze sous. La totalité des cens perçus pour les étals s’élève à soixante-quatre livre et dix-sept sous.

Les représentants des sabotiers de la ville paient un cens important de douze livres pour vendre, tous les jeudis, leurs productions sur les étals sur la place de la ville. Les représentants des merciers paient également quatre livres pour des tables sur cette même place[8].

Les habitations du quartier juif

Le domaine royal est également constitué de plusieurs habitations, et en premier lieu des maisons et constructions du quartier juif de la ville, appelé le Call ou Cayl. Le premier des bâtiments est l’école juive, rabbinique, pour laquelle les secrétaires de l’Aljama, assemblée des juifs, paient le cens le plus élevé, proportionnel à l’importance de sa fonction pour la communauté : trois livres. Quinze « alberchs », c’est-à-dire des maisons considérées comme importantes, sont mentionnées dans la première rue, et dix-sept autres dans la seconde rue. Les censitaires sont uniquement des juifs de la ville, preuve de la vitalité de la communauté à cette période[9] et paient au roi un total de trente-sept livres de Barcelone.

Les habitations et les outils de production

Le roi est également propriétaire de plusieurs autres habitations dans la ville de Puigcerdà, de jardins situés à l’extérieur de la ville et de ponts ou « palanques » sur le ruisseau[10]. Plusieurs moulins sont d’ailleurs situés sur le ruisseau de la ville, ainsi que dans le village voisin de Bellver de Cerdagne. Ils occasionnent de très nombreuses dépenses. Malgré tout, les conséquences du passage de la peste s’inscrivent toujours dans l’espace : le four du quartier juif n’a pas trouvé preneur.

Le domaine royal : des biens mais aussi des droits

Mais le domaine royal n’est pas uniquement constitué de biens, il enserre également des droits de natures et d'origines diverses. Les habitants de Puigcerdá ont obtenu le privilège de nommer le notaire de la scrivanie publique de la ville. Les consuls de la ville paient annuellement un cens de quinze livres. Les habitants de la ville voisine de Livia paient au roi un cens pour ne plus effectuer le service de guet au château. Cette redevance est exprimée en céréales, le seigle, pour douze mugs en mesure rase, sans surplus supérieur lors du remplissage du contenant. Le seigle est par la suite vendu par le bailli de Livia à raison de 10 sous par unité, pour une somme totale de six livres[11]. D’autres censitaires paient le droit d’irriguer leurs possessions[12].

Bilan : quelle vision du domaine royal quelques années après le passage de la peste ?

Le compte de 1351-1352 permet de définir précisément les compétences du lieutenant du procureur royal en Cerdagne. Dans un premier temps, les rentes royales sont vendues aux enchères annuellement avant la fin du mois de juin. Les cens annuels fixes et immuables sont payés au lieutenant du procureur royal, qui doit vérifier l’intégralité des versements et s’assurer que les biens royaux n’ont pas subi de dommages.

De manière exceptionnelle, ce compte expose les difficultés rencontrées lors des prélèvements, comme les conséquences d’incendies dans la ville et du passage de la Peste noire. Les dépenses montrent les actions entreprises tant pour la conservation du patrimoine royal et le recouvrement des subsides que pour le fonctionnement de l’administration royale elle-même, au travers des salaires et de l’achat de papier par exemple. Cependant, le croisement de cette source avec les comptes des procureurs royaux révèle que plusieurs moulins de Puigcerdá ont été affermés aux enchères par le lieutenant du procureur royal l’année précédente. En effet, certaines de ces rentes sont vendues pour une période de deux années, raison de leur absence dans ce compte. Par ailleurs, les fermiers peuvent payer la somme promise directement au procureur royal lors de ses tournées en Cerdagne.

Le domaine royal n’est donc pas totalement décrit dans ce compte. De même, le bilan des recettes mentionne une somme importante, de plus de quarante-cinq livres, au titre des « foriscapis », les droits de mutation[13]. Ces perceptions n’ont pas fait l’objet d’un chapitre particulier, car le lieutenant du procureur royal a présenté lors de sa remise du compte trente-huit pièces de parchemin, précisément décrits dans le compte des procureurs royaux.

Source exceptionnelle mais incomplète, la compréhension de ce document ne peut être permise sans considérer ce document dans le processus de vérification comptable qui l’a produit.

Références

  1. Les Comtés de Roussillon et de Cerdagne sont rattachés à la Couronne d’Aragon, qui rassemble alors ces territoires et la Catalogne, l’Aragon, la région de Valence, les îles Baléares. Ces comtés de Roussillon et de Cerdagne deviennent les terres les plus septentrionales de la Couronne, face au royaume de France. Elles comprennent la plaine du Roussillon et le Vallespir, la vallée du Conflent et le Capcir, la Cerdagne et la vallée de Ribes.
  2. EMERY (R. W.), "The Black Death of 1348 in Perpignan", Speculum 42, no4, octobre 1967.
  3. Archivo de la Corona de Aragón, Real Patrimonio, Maestre Racional, Volúmenes, Serie General (désormais ACA, RP, MR), 1, 118 recto.
  4. ACA, RP, MR 5, 43 recto.
  5. ACA, RP, MR 13, 65 recto.
  6. ACA, RP, MR 10, avant dernier cahier.
  7. ACA, RP, MR 10, compte du lieutenant du procureur royal en Cerdagne, folio 1 recto, « primera rench del maheyl », « rua migana », « la terça rua de la Boqueria e de les marranes ».
  8. ACA, RP, MR 10, compte du lieutenant du procureur royal en Cerdagne, folio 5 recto.
  9. DENJEAN (Claude), Juifs et chrétiens. De Perpignan à Puigcerda, XIIIe-XIVe siècles. Perpignan, Éditions du Trabucaire, 2004.
  10. ACA, RP, MR 10, compte du lieutenant du procureur royal en Cerdagne, folio 5 recto et suivants.
  11. ACA, RP, MR 10, compte du lieutenant du procureur royal en Cerdagne, folio 4 verso.
  12. ACA, RP, MR 10, compte du lieutenant du procureur royal en Cerdagne, folio 5 recto.
  13. ACA, RP, MR 10, compte du lieutenant du procureur royal en Cerdagne, folio 10 verso.