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 français   Dernière modification le: 25/04/17 - Crée le: 25/04/17


Et si la langue indoeuropéenne n'avait jamais existé ?

par Caterina

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Contributeurs : Arthur Escalas, Edwige Berthelot, Nguyen Thu Trang, Vincent Bonhomme · Éditeur : Vincent Bonhomme (d · c · b)
Création : 31 mars 2017 · Révision : 25 avril 2017 · Rev0 → Revactuel
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Πάπυρος en grec, papyrus en latin, papiro en italien, papier en français, paper en anglais, Papier en allemand, papel en espagnol, etc. : autant de ressemblances incitent à penser que la plupart des langues d’Europe aient une origine commune.

En plus, au courant du XIXe, plusieurs assonances, des répétitions de sons, ont été remarquées avec le sanskrit, une ancienne langue de l’Inde (le latin pardus, par exemple, ressemble bien au sanskrit pṛdaku-h). Les linguistes ont conjecturé l’existence d’une langue-mère commune non seulement à la plupart des langues d’Europe mais aussi d’Asie. Et voilà que naît l’indoeuropéen.

Essayons maintenant de grimper plus haut dans l'arbre généalogique de langues, à la recherche des mots des origines. D’où vient, par exemple, le nom πάπυρος ? Dans son Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Pierre Chantraine affirme que ce mot « n’a pas d’étymologie plausible ». Ce mot n’a pas d’ancêtres indoeuropéens. Il en va de même pour de nombreux autres termes.

Arrivés à cette impasse, deux possibilités : s’arrêter ou tenter d’en sortir.

Un ancêtre, enfin !

Exemple d'écriture akkadienne

La nécessité de trouver une réponse à cette question a mené le linguiste Giovanni Semerano à fouiller plus profondément, conscient du fait que l’indo-européen est un « idiome préhistorique, qui a disparu à jamais faute d’avoir laissé des documents écrits […], dont on a pu reconstituer avec assez de certitudes les principaux traits de la grammaire ainsi qu’une partie du vocabulaire ». L’indoeuropéen serait une construction artificielle, qui ne s’appuie pas sur des sources écrites.

Grâce à ses recherches, le Professeur Semerano a rendu un sens à beaucoup de mots, en proposant l’akkadien comme langue commune. Dès 2500 avant notre ère, cette langue s’est répandue tout autour de la Méditerranée à la suite des commerces. Autrement dit, l’akkadien était fut ce que l’anglais est aujourd’hui. Qui plus est, c’est en akkadien que les textes les plus anciens dont nous disposons sont rédigés.

En revenant à l’exemple de papyrus, πάπυρος vient du mot akkadien pa-buri, formé à partir de pa’um, qui signifie « herbe », et buru, « étang ».

Étymologies erronées

Anaximandre

En plus de rendre le sens originel de nombreux mots, Semerano a également montré qu’il existe des étymologies erronées. Le toponyme « Italie » est interprété comme « terre des veaux », de vitulus, « veau ». Semerano a signalé que le « i » de vitulus est bref, alors que le « i » d’Italia est long et qu’il faut supposer une origine akkadienne depuis atalu, qui signifie « terre du coucher du soleil ».

Pour aller plus loin, nous pouvons donner un autre exemple dont la portée serait tout à fait bouleversante pour l’histoire de la pensée occidentale. Au VIe avant notre ère, dans un contexte où les philosophes reconduisaient l’origine du tout à l’eau, à l’air, au feu et aux atomes, la proposition de l’apeiron par Anaximandre est fascinante. Ce mot, habituellement traduit comme « infini », serait composé du préfixe de négation a- et de péras, « limite ». Cependant, selon Semerano, le mot viendrait de l’akkadien eperu, qui signifie « poussière », « terre ». Le fragment d’Anaximandre est non seulement reconnecté à la culture de son temps (de plus, quelques décennies après Anaximandre, Xénophane dira : « Tout naît de la terre et tout revient à la terre »), mais il est aussi reconduit à une tradition plus ancienne d’appartenance à la terre que l’on retrouve également dans la Bible : « tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière » (Genèse 3:19).

Galilée sur les bancs de l’Inquisition

Un journaliste du The Guardian a prôné cette découverte dans un article titré An Italian Professor Finds Accadian Roots Under the Linguistic Tree. L’université de Chicago a voulu Semerano parmi ses savants. En revanche, le monde académique italien a méprisé ces idées hérétiques. Semerano a été accusé de vouloir jouer le Galilée de la linguistique.

Avant que l’Inquisition ne condamne au bûcher cet hérétique, ne vaudrait-il pas explorer le chemin qu’il a entrouvert ? Si Semerano avait raison, notre vision du monde en serait ébranlée.

Derrière les mots, en effet, ne se cachent pas seulement des emprunts lexicaux, mais aussi des contacts de cultures, des échanges entre personnes, peuples et civilisations. Les mots renferment notre histoire et peuvent nous aider à comprendre qui nous sommes, d’où nous venons et où nous allons.