Contributeurs: Ph.Deceit, Vincent Bonhomme

 français   Dernière modification le: 25/04/17 - Crée le: 03/10/13


Les dérives d'un système : une illustration

par Ph.Deceit

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Contributeurs : Ph.Deceit, Vincent Bonhomme · Éditeur : ?no_editor
Date création : 03 octobre 2013 · Date révision : ?date_rev · Version révision : ?id_rev
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Avant-propos : ce qui suit est une lettre ouverte, originellement destinée à l’attention de mon ex-directeur de thèse. J’ai décidé de la rendre publique (tout en conservant mon anonymat, et par conséquent le sien), non pas pour diffamer un homme en particulier, mais parce je pense qu’elle illustre des problèmes bien réels au sein de la communauté scientifique d’aujourd’hui. J’espère qu’à la lecture de cette lettre, les personnes qui se trouvent dans la situation dans laquelle j’étais au cours de ma thèse oseront se dresser contre ce genre d’abus. Quant à l’intéressé (qui se reconnaitra très probablement à la lecture des faits présentés) et aux personnes qui pourraient avoir des comportements similaires, j’ose espérer que cette lettre leur fera prendre conscience qu’ils ont perdu l’essence du métier de chercheur et qu’il est grand temps de changer de paradigme…


Voilà maintenant près d’un an que j’ai soutenu ma thèse et que je « profite » du chômage pour poursuivre mon travail de doctorant, mais également pour prendre du recul vis-à-vis de ce que j’ai accompli durant ces dernières années et du contexte dans lequel tout cela s’est passé. Malgré de nombreux papiers en préparation et plusieurs autres déjà publiés, dont je suis censé être fier, le constat est amer, ma décision est prise : je ne ferai pas carrière dans la recherche scientifique.


Au cours de ma thèse et pendant l’année qui a suivi, j’ai été choqué par l’attitude des gens autour de moi et tout particulièrement la tienne. Au-delà de l’aspect plaisant que peut avoir le travail de chercheur avec ses périodes de terrain, ses manips, etc., j’ai toujours été très attaché à une démarche scientifique rigoureuse consistant à émettre des hypothèses pour expliquer des faits, à concevoir un plan expérimental adapté et à éprouver ces hypothèses grâce aux résultats obtenus, dans le but de faire avancer notre compréhension du monde. Quand j’ai entendu de ta bouche, au début de ma thèse, qu’il fallait avant tout penser au « marketing » et au nombre d’articles que l’on pourrait « vendre » avec telle ou telle manip, quand par la suite tu m’as fortement suggéré d’ajouter un paragraphe entier à la discussion d’un article dans le seul but de citer tes propres papiers, j’ai commencé à déchanter…. Mais ce n’était encore que la partie acceptable de la perversion du système que j’entrevoyais.

J’ai également appris qu’il ne fallait jamais refaire une manip une seconde fois, sous peine d’obtenir des résultats complètement différents. Et moi qui croyais naïvement que pour pouvoir inférer quoi que ce soit à partir de résultats, il fallait déjà que ceux-ci soient répétables. Evidemment, tel est le cas lorsque le but ultime est de faire avancer notre compréhension du monde… mais ça l’est beaucoup moins lorsqu’il s’agit de faire avancer un dossier de publication. Soit, ne faisons les manips qu’une seule fois ; après tout, si elles sont bien conçues, il n’y a pas de raison que les résultats générés soient fallacieux. Là où le bât blesse, c’est quand l’hypothèse testée n’est pas vérifiée. Eh oui ! Dans un monde où la philosophie néolibérale est appliquée à la production scientifique, les résultats négatifs n’intéressent pas beaucoup les revues, tu le sais bien, tu joues le jeu. Mais on ne va quand même pas jeter des données qui nous ont demandé tant d’efforts sur le terrain. On va donc se mettre à tester toutes les hypothèses imaginables et « testables » grâce à ce jeu de données. C’est une excellente idée, car avec un seuil d’erreur à 5%, une hypothèse sur 20 sera « vérifiée » en moyenne…ça fait du papier en perspective ! Faux positifs ? Non, ce sont simplement des résultats qu’on évitera de tester à nouveau par peur de ne pas obtenir la même chose. Bien entendu, pour des raisons « marketing », lorsqu’on rédigera les articles correspondant à chaque résultat positif, on omettra de mentionner notre hypothèse de départ et les 99 autres hypothèses testées par ailleurs.

D’une manière générale, tu m’as appris à ne jamais être honnête envers les reviewers (et par conséquent envers les futurs lecteurs également) en te cachant derrière l’excuse du « pour exister, il faut publier, et il faut publier haut ». Généralement il s’agissait de mensonges par omission. Par exemple, on omettra les quelques points qui ne vont pas dans notre sens et on n’en parlera pas aux reviewers. On omettra de mentionner tel résultat, qui contredit notre propos. On omettra de mentionner le N associé au test statistique utilisé parce qu’il est un peu bas (et si les reviewers s’en rendent compte, on « avisera »…). Cela allait bien plus loin que quelques modifications d’ordre « cosmétiques ». Si tu insistais pour omettre ces détails, c’est bien parce qu’ils étaient de nature à remettre en cause les prétendus résultats obtenus et que les reviewers, en faisant leur travail correctement, s’en seraient rendu compte. Tu as été jusqu’à me faire intégrer un témoin fictif dans un article parce que le reviewer avait, à juste titre, pointé du doigt la nécessité d’intégrer un témoin pour valider nos résultats. Et lorsque je t’ai démontré par a + b, en générant des résultats par simulations, que tel effet (sur lequel tout l’article était basé) était purement dû à un biais, ta seule réponse a été « pourvu que les reviewers ne s’en rendent pas compte ».

Dossier de publication : 1 / Compréhension du monde : 0 (je dirais même -1, étant donné la difficulté d’évacuer un faux positif de la littérature !).


Au-delà de la vaste escroquerie que tu mènes depuis des années pour faire avancer ta carrière, je te reproche également de tirer profit des personnes les plus vulnérables qui t’entourent au travers du harcèlement moral que tu leur fais subir. Tout au long de ma thèse, tu n’as cessé de me répéter que les places dans notre domaine sont très rares et que pour espérer un jour avoir un poste, il faut avoir un CV blindé et un comportement (sous-entendu : de soumission) irréprochable. Qu’un thésard soit obligé de fournir une impressionnante quantité de travail, j’en étais conscient ; que tu cherches à ce point à contrôler ma vie privée, c’était en revanche anormal. Cela faisait bien longtemps que je ne comptais plus le nombre d’appels chez moi le soir (alors qu’il n’y avait absolument pas d’urgence) ou le nombre de conseils invasifs et infantilisants du type « tu devrais te trouver un appartement plus près de la fac », « tu devrais toujours rester près de ton téléphone », « tu ne devrais pas parler de ce qu’on fait à untel », ou encore « puisque tu es ami avec untel, tu devrais essayer discrètement d’avoir des informations sur ses manips ». Sans compter le chantage à demi-avoué lorsque tu m’as expliqué que si je souhaitais ta recommandation pour un post-doc, il faudrait que mon dossier de publication avance plus vite. Là où tout cela est devenu particulièrement grave, c’est lorsque, à de rares occasions, je suis sorti de cette posture de soumission. Tu as alors été jusqu’à me dire qu’au moindre écart, il te suffisait de parler à quelques collègues pour que je sois définitivement « grillé » dans notre champs disciplinaire. Aujourd’hui que mon envie de continuer dans cette voie a disparu, cette menace ne m’inquiète plus et je peux enfin sortir du silence qui m’était imposé. Je trouve cependant tout cela très révélateur d’un autre malaise de la communauté scientifique : les places sont si chères que ceux qui en ont une peuvent traiter ceux qui n’en ont pas comme du bétail et les manipuler à souhait.


Après ma soutenance et malgré tout ce que j’ai énoncé précédemment, j’étais encore extrêmement motivé par l’idée de continuer dans la recherche, car j’avais l’espoir de trouver mieux ailleurs. Malheureusement, les candidatures aux post-docs s’enchaînant, j’ai accumulé les réponses négatives. Lorsqu’elles étaient motivées, ces réponses contenaient toutes plus ou moins le même message : « il y avait 3 places pour 300 candidats, certains candidats avaient 12 articles publiés, votre candidature n’a donc pas été retenue ». Lorsque le seul argument qu’on nous apporte pour justifier un refus est systématiquement basé sur la même variable, à savoir le nombre d’articles publiés, cela en dit long sur la mentalité des recruteurs (ou du moins de ceux qui tirent les ficelles en arrière-plan). Cela donne surtout entièrement raison à ta façon de « travailler » ; et cela, je ne peux plus le tolérer.

Aujourd’hui j’ai compris qu’il y a une énorme différence entre faire de la science et faire carrière dans la science. Tu as parfaitement compris comment fonctionne le système et tu t’épanouis dans la seconde option, en occultant totalement la première. Cette attitude a déjà conduit ta première thésarde à abandonner définitivement la recherche et je lui emboîte le pas. Je pense qu’il était grand temps de mettre des mots sur ces malaises. J’espère que dorénavant, tu repenseras à cette lettre à chaque fois que tu seras tenté de faire passer ta carrière avant la science.