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 français   Dernière modification le: 25/04/17 - Crée le: 31/03/17


Redéfinir le monde à travers les mots : l’hermétisme comme défi au fascisme

par Morgane

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Dans le langage courant, ce qui est hermétique désigne une fermeture parfaite ; par extension, hermétisme désigne également un caractère difficile à comprendre et à interpréter. Le terme « hermétisme » s’inspire d’Hermès, du grec Ερμης Τρισμεγιστος (Hermes Trismegistos) et désigne le dieu Thot des Égyptiens, ainsi nommé par les Grecs de l'époque hellénistique. Au Moyen Âge, l’hermétisme qualifie une médecine certainement basée sur les livres d’Hermès.

Cette notion d’hermétisme a été reprise par les critiques littéraires dans les années 1950 pour définir la poétique d’auteurs italiens jugés obscurs.

Les principaux poètes hermétiques ne se sont jamais qualifiés comme tels, ni comme étant antifascistes. Mais leur poétique démontre pourtant leur engagement : en s’affranchissant des formes traditionnelles métriques, et en bouleversant les codes stylistiques et syntaxiques, ils ont pourtant contribuer à lutter contre le fascisme.

Un contexte particulier

Les poètes hermétiques écrivent entre les deux guerres, c’est-à-dire entre 1919 et 1940. C’est cette période de rédaction qui est jugée comme hermétique. Au lendemain de la première guerre mondiale, le Traité de Versailles est vécu par un grand nombre d’italiens comme une « victoire mutilée ». L’Italie n’a pas eu les bénéfices espérés et les caisses de l’État sont dans une situation critique. Ce climat d’insatisfaction populaire sera un terreau propice à la naissance du fascisme en 1919. En quelques mois, les premiers groupes armés fascistes, appelés aussi squadre d’azione (équipes d’action), combattent violemment les mouvements socialistes et ouvriers. Mussolini renverse le gouvernement, avec la « marche sur Rome » le 28 octobre 1922, et forme un gouvernement dictatorial : interdiction d’autres partis politiques, presse censurée, police secrète, embrigadement de la jeunesse, etc. Cette politique ne prendra fin qu’en 1943, lors du débarquement des Alliés en Sicile.

Ce contexte a laissé des traces et a bouleversé tous les domaines artistiques. Le fascisme impose aux artistes des canons classiques où l’Antiquité fait figure de référence. Ainsi, D’Annunzio, par exemple, exalte des auteurs classiques comme Ovide dans une poésie très rhétorique. En ce qui concerne l’art, les œuvres qui rappellent l’Antiquité sont appréciées, on érige par exemple un Colisée carré à Rome et on apprécie les tableaux futuristes qui adulent la vitesse, la force et la violence.

L'écriture comme engagement

Les poètes hermétiques ne se sont pas engagés contre le fascisme dans leur poétique. Certains étaient pourtant clairement antifascistes, comme Alfonso Gatto qui militait au Parti Communiste. Il a d’ailleurs été emprisonné en 1936 pour ses activités politiques clandestines. La peur de la censure a certainement joué un rôle dans ce refus de s’opposer au fascisme dans l’écriture mais les raisons ne sont pas aussi évidentes.

Dans ce contexte de violence, sous un régime dictatorial et entre deux guerres, la poésie classique ne peut plus être un point de repère. Les auteurs hermétiques ont besoin de renouveler les modèles poétiques, à la fois stylistiques et syntaxiques. Ils choisissent de nouvelles thématiques, souvent très mélancoliques. Non comprises, elles sont jugées hermétiques.

Il n’y a plus de point de repère, l’espace spatio-temporel n’existe plus, comme dans le poème Nature morte d’Alfonso Gatto, extrait du recueil Isola (île) :

Alfonso Gatto
« Entre les places désertes et les églises murées
par le temps, arrêté aux carrefours
à faire bouger des jeux de feuilles
alors que la nuit fume par bouffées
de grossières corolles dans l’air,
la veille est ancienne, placardée dans l’attente
de longues coulées de noir. » (vv. 1-7).

Le rapport entre poésie et peinture est également intéressant, « les longues coulées de noir » évoquent à la fois des traces de peinture - Gatto s’est inspiré de la peinture métaphysique -, mais on pourrait également y lire une métaphore du fascisme, le noir symbolisant les chemises noires de l’armée fasciste qui sévissent en faisant couler du sang. Le recours constant à l’analogie, typique de la poétique hermétique, permet également à l’auteur de ne jamais citer le fascisme. Le poète reste donc en dehors de ce cadre, impuissant et dans l’attente d’un changement.

Dire l'indicible: pour une nouvelle grammaire

Aux thématiques parfois sombres s’ajoute un nouveau modèle syntaxique qui permet de redonner au mot toute sa puissance : il est libéré de tous les canons poétiques qui l’entravent, sans ponctuation, sans article ou dans des vers très courts et redevient le centre de la poétique. Il s’agit ici d’un acte fort contre le fascisme qui, dans un désir d’uniformisation de la langue et de la société, vide le mot de tout son sens étymologique et poétique.

Salvatore Quasimodo

On retrouve des poèmes parfois très courts, comme chez Quasimodo dans ce célèbre poème de trois vers, Ed è subito sera, où chaque mot est riche de sens :

« Chacun reste seul sur le cœur de la terre
transpercé par un rayon de soleil
et c’est déjà le soir. » (vv. 1-3).

Ce poème peut être lu comme la désillusion de l’époque : malgré l’espoir d’un renouveau, l’homme reste seul, blessé.