Contributeurs: Jhurault, Veronique OBRUN

 français   Dernière modification le: 01/06/18 - Crée le: 30/05/18


Rencontre du numérique, de l’écriture et de la langue écrite chinoises : une remise en question de la notion du savoir écrit et de l’intégration sociale

par Veronique OBRUN

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Contributeurs : Jhurault, Veronique OBRUN · Éditeur : Vincent Bonhomme (d · c · b)
Date création : 30 mai 2018 · Date révision : ?date_rev · Version révision : ?id_rev
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[Titre trop long et impersonnel, à mon sens, le titre pourrait devenir "Le passage au numérique de la langue chinoise vient bouleverser l'écriture et l'intégration sociale chinoise", même si c'est moins précis on gagne en clarté du message et on dispose après du corps de l'article pour nuancer et préciser le propos]

--> COMMENT PROCEDER A LA MODIFICATION DU TITRE ? JE N'Y PARVIENS PAS.

A l’ère du 3.0, l’écriture chinoise a su brillamment s’adapter aux contraintes du numérique sur les différents supports. En effet, l'écriture de la langue chinoise se fait au moyen de sinogrammes. Un mot se compose généralement de un ou deux caractères [1], cependant on dénombre beaucoup plus de caractères chinois -il faut connaître quelques 3.000 caractères chinois pour une lecture courante des quotidiens. Or, de nos jours le clavier d'un ordinateur pourra contenir 105 touches, une norme initiée par l'AFNOR en 1984 [2]. Il faut cependant savoir que les premiers ordinateurs chinois étaient composés de plusieurs milliers de touches... pas très pratique on va dire... Depuis, de grands progrès ont été amenés grâce à la mise au point de nombreuses méthodes de saisie (ou IME, Input Method Editor) : l'encodage des caractères chinois par des claviers standards s'est ainsi vu largement simplifié. En parallèle, on a pu observer l’irruption d’une forme de communication nouvelle qui soulève des questionnements sur la notion de savoir écrit spécifique à la langue chinoise.

« Vous avez 32 messages non lus sur WeChat », c’est le message qu’affiche votre smartphone, à coup de notifications sonores, alertes lumineuses et autres fanfares, histoire de bien capter votre précieuse attention. We-quoi ? WeChat ? Quésaco ? Vous faîtes bien de vous poser la question. WeChat, c’est LA référence en matière d'application de messagerie instantanée en Chine. A l’image de Whatsapp ou Viber, tout le monde en est fou : ici, là-bas, partout, c’est un concert de  smartphones qui vibrent et sonnent entre les mains de leurs utilisateurs fébriles. L’objet connecté est comme greffé, telle une extension de membre, une troisième main.

Cet outil de communication, à l’image d’autres supports connectés, témoignent d’une véritable révolution numérique de l’écriture et de la langue écrite chinoises aujourd’hui.

Cette révolution a donné naissance à de nouvelles formes d’expression, qui nécessitent de repenser la notion du savoir écrit manuel, et doit être également pensée dans comme acteur, bénéfique ou délétère d’intégration(s) sociale(s).

« Scribo Ergo Sum », j’écris donc je suis.

« Je pense donc je suis », disait Descartes, oui mais cela ne suffit pas. Notre société, tantôt qualifiée de société de consommation, ou de l’image, et aussi une société de communication et de l'instantanéité : dans notre vie privée, par la multiplication des réseaux sociaux ou l'injonction de répondre au SMS de notre moitié sans tarder, sous peine de créer un incident diplomatique; dans notre vie professionnelle, avec l'accumulation des mails dans notre boîte de messagerie et les invitations networking type LinkedIn. Cela est d’autant plus vrai pour la communication écrite avec notamment –et c’est notre sujet- les solutions de numérisation de l’écriture chinoise. Oui, le "pourquoi du comment" ces petits caractères qui vous font plisser les yeux peuvent être saisi sur un support numérique -smartphones, tablettes, ordinateurs, etc.

Minute Histoire, Dans la Chine des années 50, seuls 20% de la population maitrisait la langue chinoise officielle, contre 90% aujourd’hui [3]. Cette amélioration a été permise entre autres grâce aux travaux du linguiste ZHOU Youguang qui mit au point le pinyin, un système de transcription du chinois mandarin officiel au moyen des caractères romains, qui sera approuvé en 1958 par l’Assemblée populaire nationale de la RPC. Ce fut un premier grand pas pour la lutte contre l’illettrisme qui gangrenait le pays. C’est ce système de transcription phonétique, le pinyin, qui est aujourd’hui majoritairement utilisé comme méthode de saisie numérique (IME – Input Method Editor) pour les claviers d’ordinateurs et smartphones. 

Malgré ces efforts, le taux d’illettrisme en Chine est de 5.28% en 2016 [4] avec de fortes disparités régionales comme un taux à 41.12% au Tibet, 8.83% dans le Yunnan, 3.11% à Shanghai ou 1.56% à Beijing (Pékin pour les intimes). L’illettrisme constitue un fort facteur d’exclusion scolaire et social, et un frein à l’accès à la formation et l’emploi. L’illettrisme, à la différence de l’analphabétisme,  renvoie à un faible niveau d’instruction plutôt qu’une méconnaissance totale du savoir écrit.

En Chine, les personnes illettrées sont particulièrement mal à l’aise avec l’écriture manuscrite des hanzi (les caractères chinois), car ils sont rigoureusement composés de traits, d’une structure, et d’un ordre précis. Les personnes illettrées seront généralement plus à l’aise avec la reconnaissance visuelle des quelques caractères chinois qu’ils connaissent. De ce fait, on comprend mieux l’importance du pinyin comme outil d’intégration sociale pour cette population : l’utilisateur écrit la prononciation du hanzi qu’il souhaite exprimer à l’aide du clavier alphanumérique, et là… magie ! L’IME proposera des suggestions graphiques en fonction de la prononciation entrée par l’utilisateur à l’aide des caractères romains. Il ne lui restera plus qu’à le reconnaître visuellement, sans pour autant savoir l’écrire manuellement, et le sélectionner dans la liste des suggestions pour construire son message. Et ainsi de suite pour le caractère suivant.

Sur cette même idée, le pinyin rend également service aux apprenants de la langue chinoise non-sinophones de naissance. Les plus aventureux qui se sont prêtés à l’exercice le confirment : le savoir-écrit des hanzi nécessite un effort d’observation, de concentration, d’une pratique répétée et de mémorisation bien plus important que la simple reconnaissance visuelle. À travers ces deux seuls exemples, nous pouvons affirmer que la rencontre du numérique et de l’écriture chinoise permet de contourner la défaillance du savoir écrit, et casse les barrières de l’isolement avec et par la communication écrite. 

Un savoir écrit altéré

Les méthodes de saisie alternatives – basées sur l’écriture manuscrite sur l’écran tactile, le trackpad, ou basées sur une décomposition structurelle du hanzi (comme la méthode d'entrée appelée le Wubi) sont majoritairement mises à l'écart au profit de l’utilisation généralisée du pinyin  – pour rappel uniquement basé sur la transcription phonétique. Cela entraîne une perte du savoir écrit chez des populations chinoises ne présentant pourtant aucune des caractéristiques  propres aux populations définies comme illettrées. La perte du savoir écrit se manifeste chez des sujets qui possédaient une connaissance standard du savoir écrit. En France, ce phénomène s’observe par une dégradation de la qualité rédactionnelle, observée notamment chez les scolaires avec les fautes d’orthographe et autres bizarreries graphiques.

Cette perte du savoir écrit s’observe sur du moyen/long terme, et uniquement par ce simple changement des habitudes rédactionnelles : l’utilisateur saisit de moins en moins un stylo pour écrire son message, ce dernier sera dématérialisé et transcrit à l’aide d’une méthode de saisie qui ne s’inscrit plus dans le processus cognitif habituel de l’activité rédactionnelle manuscrite. C’est pourtant bel et bien la répétition d’une action qui fait que cette dernière sera mémorisée et deviendra ensuite un automatisme. Le psychologue Allemand Hermann Ebbinghaus proposait en 1885 sa fameuse « courbe de l’oubli ». Ses observations amènent à cette conclusion : nous oublions très rapidement l’essentiel de ce que nous n’utilisons pas. 

Comme indiqué, le pinyin reste la méthode de saisie privilégiée en Chine pour la rédaction de textes sur supports informatiques ou numériques. Ses points forts sont en effet nombreux : un apprentissage de la langue facilité, une meilleure diffusion de la langue par systémisation des caractères chinois,  la possibilité de rédiger facilement et rapidement son message sans risque d’erreur graphique causée par des règles d'écriture manuscrite rigoureuses, l’ordre et la direction des traits… Dans tous les cas, pour limiter la perte du savoir écrit, les utilisateurs disposent de nombreux autres outils de saisie numériques du texte… et d’un peu de patience et de bonne volonté !

L'émergence d'une langue écrite hybride

On observe une véritable particularité de la langue chinoise écrite dans le domaine du numérique. A l’instar de leurs homologues internautes francophones ou anglophones, les internautes chinois cherchent eux aussi à communiquer et à écrire vite : le temps, c'est aussi de l'argent en Chine !

Rappelons tout de même que les hanzi sont immuables dans leur morphologie : modifier un trait d’un caractère chinois reviendrait à en modifier complètement le sens, cela est donc interdit. Pour illustrer ce propos, observons ces hanzi que seul un trait sépare à chaque fois, mais qui ont un sens vraiment différent :

  • 人 (rén)  “homme”
  • 大 (dà)  “grand”
  • 太 (tài)  “trop”,
  • 犬 (quǎn)  “chien”,
  • 天 (tiān)  “ciel”
  • 夫 (fū) “époux”
  • 矢 (shǐ)  “flèche, serment”
  • 失 (shī)  “perdre”

Aucune liberté n’est donc permise dans la transcription morphologique de l’écriture chinoise en langage SMS/internet. Ainsi, en français, le message suivant :

  • « Coucou, comment ça va ? il n’y a pas de problème pour demain, dans tous les cas je serai moi-même toujours chez moi à 9h »

pourra s'écrire ainsi :

  • «  Cc, cmt sava ? ya pa de pb pr demain, ds ts ls cas jserai moi-mm tjs cz moi à 9h »,

Là où l’internaute français pourra librement user d’un certain zèle orthographique dans sa rédaction, le chinois ne le pourra pas. 

Cependant, les utilisateurs chinois contournent brillamment cette contrainte d’une morphologie figée de leur écriture, en faisant usage de ce que l’on peut appeler une langue écrite hybride. Pourquoi hybride ? Parce qu’elle est composée de hanzi bien sûr, mais aussi de lettres de l’alphabet romain, de mots étrangers, de concepts syntaxiques des langues étrangères, mais aussi… de chiffres ! Un peu comme « Des Chiffres et des Lettres » version Empire du Milieu. 

On trouvera de nombreux exemples de néographies dans les conversations en ligne, qui font déjà l’objet d’études linguistiques en Chine comme ailleurs.

Par homophonie pour commencer. Expressions toutes faites, florilèges de jurons ou déclarations d’amour trouvent leurs équivalents dans un langage en ligne exclusivement composé de chiffres : 我爱你 wǒ ài nǐ “je t’aime” deviendra 520 wǔ èr líng ; 88 bābā sera utilisé en lieu et place de 拜拜 bàibài “bye-bye” ; si vous souhaitez envoyer sur les roses votre interlocuteur par un délicat “vas au diable”, vous pourrez écrire 748 qī sì bā qui est l’homophone de 去死吧 qù sǐ ba

La forme progressive anglaise –ing, placée sur le radical des verbes, sera aussi utilisée par les “chatteurs” chinois pour en faire une figure de style pour renforcer l’idée d’une action en train de se produire : 我在准备-ing出去吃饭  wǒ zài zhǔnbèi-ing chūqù chīfàn --> “moi - être en train - se préparer-ing - sortir - manger --> “Je suis en train de me préparer à sortir manger”avec la particule –ing ajoutée derrière le verbe 准备 zhǔnbèi  “se préparer”.

Les abréviations –donc une intégration de mots étrangers à l’aide d’initiales de l’alphabet romain -  seront aussi utilisées au milieu d’un échange : JMS fait référence à 姐妹们 jiěmèi men, « sœurs », « les filles », « les copines » ; on notera que la dernière lettre « S » de JMS est en réalité la marque du pluriel utilisée en anglais en fin de mot.

Liaisons numériques et communauté(s) linguistiques en ligne

C’est du chinois vous dîtes ? Ce langage non officiel peut sembler inaccessible pour certains et donc synonyme d’exclusion, mais peut-on envisager qu’il soit à la fois le facteur et l’expression d’une forme d’intégration sociale et communautaire ?

On assiste en tout cas à une généralisation de l’utilisation de ce langage écrit dans les échanges en ligne et sur les supports digitaux en Chine. Ce langage hybride, que l’on définit alors comme médium de communication, permet d’admettre l’existence d’une communauté ou de communautés. Selon André Martinet (1969 : 130), « la notion de communauté linguistique est non seulement utile, mais inévitable dans notre discipline dès qu’une langue est conçue comme un instrument de communication s’adaptant aux besoins du groupe qui l’utilise : "communication" implique "communauté"».

Les internautes, chatteurs et autres virtuoses de la prose en ligne, font donc le choix d’une forme de communication à l’écrit en fonction de la situation sociale dans laquelle ils se trouvent -ici le contexte du chat ou des échanges dématérialisés. Cette forme de communication détermine ainsi leur appartenance mais aussi leur intégration à une communauté linguistique donnée.

[1] https://chinese.stackexchange.com/questions/19637/what-percentage-of-chinese-words-are-1-character-2-character

[2] Article "Clavier d'ordinateur" - https://fr.wikipedia.org/wiki/Clavier_d%27ordinateur

[3] Article du 22 janvier 2015 http://campsdextermination-en-chine.20minutes-blogs.fr/tag/illettrisme

[4] Statistiques illettrisme en Chine en 2016 https://www.statista.com/statistics/278568/illiteracy-rate-in-china-by-region/#0