Contributeurs: Arthur Escalas, Lou, Vincent Bonhomme

 français   Dernière modification le: 09/02/16 - Crée le: 17/01/14


La bouillabaisse du futur

par Arthur Escalas (d · c · b)
Publié le 8 février 2016
Avec la participation de :
Arthur Escalas, Lou, Vincent Bonhomme


Lotte, rascasse, congre, Saint-Pierre, grondin, etc. Si tous ces noms de poissons vous sont familiers, c'est peut être parce que vous êtes un.e adepte de la bouillabaisse. Ce plat d'origine grecque est traditionnellement cuisiné à Marseille à partir des poissons restant dans le casier des pêcheurs locaux. Sa recette dépend en effet des poissons présents au large des côtes marseillaises.

Un exemple appétissant de bouillabaisse.

Un groupe de chercheurs spécialisés en écologie des poissons à large échelle, et travaillant au sein du laboratoire « Biodiversité marine, exploitation et conservation » (UMR MARBEC basée à Montpellier), a cherché à déterminer quels pourraient être les conséquences du changement climatique sur les poissons méditerranéens dans 50, voire dans 100 ans. En d'autres termes, ils ont cherché à prédire quelle serait la recette de notre bouillabaisse dans les années à venir sachant que la Méditerranée est aujourd'hui considérée comme un point chaud du réchauffement climatique, c'est-à-dire un endroit où ses effets attendus sont plus importants qu'ailleurs.

Cartographier la répartition actuelle des espèces ...

Afin d'estimer à quoi pourrait ressembler la bouillabaisse du futur, ils ont utilisé une approche dite de « modélisation de la niche » [1][2]. Celle-ci consiste à utiliser les connaissances que nous avons sur la niche des espèces pour prédire leur répartition future.

La niche écologique d'une espèce est l'ensemble des conditions environnementales, comme le type de milieu, la température et la salinité de l'eau, etc., dans lesquelles l'espèce est présente. Par exemple, la niche écologique des koalas est restreinte aux forêts d'eucalyptus. Concernant les poissons méditerranéens, mais cela est valable pour la plupart d'entre eux, on considère que le principal facteur déterminant leur présence ou leur absence est la température de l'eau [3].

La première étape du travail a donc été de recenser les préférences thermiques de près de 300 espèces de poissons méditerranéens, et notamment les températures minimales et maximales au-delà desquelles les poissons ne sont plus présents.
Aire de répartition d'une espèce en Méditerranée après numérisation depuis un atlas.


Dans une deuxième étape, et afin d'obtenir la répartition des espèces à l'échelle de la Méditerranée, les chercheurs ont numérisé les cartes de répartition à partir d'un atlas des poissons méditerranéens. Ils ont ensuite généré une carte de la Méditerranée qu'ils ont quadrillée avec une grille dont il ne restait plus qu'à remplir les cases de cette grille avec des 1 ou des 0 si, respectivement, l'espèce était présente ou absente. Ainsi, ces chercheurs disposaient de 288 cartes de la Méditerranée, chacune plus ou moins remplie selon l'étendue géographique sur laquelle l'espèce était recensée.

pour prédire leur répartition future ...

La troisième étape de cette étude a consisté à déterminer la température de l'eau en Méditerranée dans le futur. Pour cela, les chercheurs ont utilisé des données issues des recherches menées par MétéoFrance[4]. Ces travaux, basés sur un modèle de changement climatique décrivant l'augmentation de température attendue dans les années à venir, prédisent la température de l'eau en Méditerranée en 2050 et 2100[5]. Notons au passage qu'il existe plusieurs modèles de changement climatique, certains optimistes, d'autres beaucoup moins, et celui utilisé par les chercheurs montpelliérains est un scénario intermédiaire. Connaissant la température de l'eau dans les différentes cases de la grille méditerranéenne en 2050 et en 2100, nos chercheurs ont testé si ces températures collaient avec les préférences thermiques des espèces étudiées. Ainsi, ils ont pu décrire les changements d'aire de répartition des espèces. Leurs résultats sont présentés sous forme de cartes représentant les gains et les pertes d'espèces dans les différentes cases de la grille, c'est à dire dans telle ou telle région de la Méditerranée.

Cartes du changement du nombre d'espèces de poissons méditerranéens. Le nombre d'espèces augmente dans les zones vertes et diminue dans les zones orangées. Les résultats sont donnés pour le milieu (à gauche) et la fin du XXIe siècle (à droite).

Cartes du changement du nombre d'espèces de poissons méditerranéens. Le nombre d'espèces augmente dans les zones vertes et diminue dans les zones orangées. Les résultats sont donnés pour le milieu (à gauche) et la fin du XXIe siècle (à droite).

et connaître la recette de la bouillabaisse dans le futur

Les résultats de ces travaux [6] prédisent que les températures futures vont contraindre les poissons méditerranéens à se déplacer vers le nord, dans ce que les auteurs appellent des « refuges climatiques », comme les mers Égée et Adriatique.

Les températures continuant à augmenter, les chercheurs parlent d'un effet « cul-de-sac » et prédisent que certaines espèces vont se retrouver piégées, bloquées par les côtes dans leur migration à la recherche d'habitats favorables où la température de l'eau est plus douce. Ce phénomène est similaire au changement progressif d'altitude observé pour les organismes terrestres habitant les zones montagneuses qui se retrouvent condamnés une fois arrivés au sommet.

De plus, à la fin du siècle, 70% des zones côtières méditerranéennes pourraient voir leur biodiversité diminuer. En effet, sur les 288 espèces de poissons, 54 (soit près de 20%) ne trouveront plus en Méditerranée les conditions thermiques nécessaires à leur survie. Ceci devrait notamment affecter les espèces de poissons de petite taille vivant sur le fond, comme les gobies. Plus largement, 169 espèces (soit plus de la moitié des espèces étudiées) devraient subir une diminution de leur habitat [7] au cours du siècle prochain.

Si l'on revient à notre bouillabaisse, ces résultats suggèrent qu'elle sera amenée à changer au cours du siècle prochain à cause de l'augmentation de la température de la Méditerranée. Plus généralement, ces travaux représentent un exemple des recherches actuellement menées par les écologues, et visant à prédire les conséquences des changements environnementaux sur la biodiversité, et donc in fine pour les sociétés humaines.

Références

  1. Thuiller W, Lafourcade B, Engler R, Araujo MBJ (2009) Biomod - a platform for ensemble forecasting of species distributions. Ecography 32: 369-373.
  2. https://en.wikipedia.org/wiki/Environmental_niche_modelling
  3. Azzurro E, Moschella P, Maynou F (2011) Tracking signals of change in mediterranean fish diversity based on local ecological knowledge. PLoS ONE 6.
  4. Beuvier, J., Sevault, F., Herrmann, M., Kontoyiannis, H., Ludwig, W., Rixen, M., Stanev, E., Beranger, K. & Somot, S. (2010) Modeling the Mediterranean Sea interannual variability during 1961-2000: Focus on the Eastern Mediterranean Transient. Journal of Geophysical Research-Oceans, 115, C08017, doi:10.1029/2009JC005950.
  5. Somot, S., Sevault, F. & Deque, M. (2006) Transient climate change scenario simulation of the Mediterranean Sea for the twenty-first century using a high-resolution ocean circulation model. Climate Dynamics, 27, 851–879.
  6. Ben Rais Lasram F, Guilhaumon F, Albouy C, Somot S, Thuiller W, Mouillot D (2010) The mediterranean sea as a 'cul-de-sac' for endemic fishes facing climate change. Global Change Biology 16: 3233-3245.
  7. Albouy C, Guilhaumon F, Leprieur F, Ben Rais Lasram Fand others (2013) Projected climate change and biogeography of coastal mediterranean fishes. Journal of Biogeography 40: 534-547.