Contributeurs: Sim.potier, A Contre'Sciences, Arthur Escalas, Romain Guerreiro, Simon R, Blaise, Félix Geoffroy, Vincent Bonhomme

 français   Dernière modification le: 13/06/16 - Crée le: 18/12/15


Les piafs ont-ils du pif ? Le cas des rapaces

par Simon Potier
Publié le 18 mai 2016
Avec la participation de :
A Contre'Sciences, Arthur Escalas, Blaise, Félix Geoffroy, Romain Guerreiro, Sim.potier, Simon R, Vincent Bonhomme


Contrairement à nos préjugés, non seulement les rapaces n’ont pas tous une vision extraordinaire. En revanche, ils ont un odorat plutôt efficace.

Non, les rapaces ne sont pas les sous-doués de l'olfaction

Les rapaces volent haut, très haut pour certains : le record est détenu par un vautour de Rüppell qui a été vu à 7000 m d'altitude par un pilote. Ainsi, il semblerait que ces rapaces soient dotés d’une vision impressionnante leur permettant de trouver leur nourriture à longue distance. De ce fait, les études portant sur les capacités sensorielles des rapaces se sont surtout cantonnées à l'étude de leur vision, occultant le fait que les rapaces pouvaient avoir d’autres aptitudes sensorielles, et notamment l’olfaction.
Le vautour de Ruppel, aperçu à 7000m d'altitude
Nous allons voir que les capacités olfactives des rapaces n’ont que trop souvent été sous-estimées. Intéressons-nous d'abord leurs aptitudes visuelles.

L'acuité visuelle des rapaces : mythe ou réalité ?

Le mythe est bien réel

Il est couramment accepté que les rapaces ont une vision nettement supérieure à celle de l'Homme, ce qui leur permet de détecter des proies à longue distance. Cependant, au regard de la littérature, il semblerait que ce ne soit pas le cas, ou du moins pas pour tous les rapaces.

Très peu d’études se sont intéressées à l’acuité visuelle des rapaces, surtout en termes comportementaux. Et les études comportementales semblent refléter réellement leurs aptitudes naturelles. En effet, comme précisé par Tim Birkhead dans son ouvrage Bird Sense [1], paraphrasant Saint-Exupéry, « on ne voit pas avec ses yeux, mais avec son cerveau ». Celui-ci doit être capable d’intégrer l’information transmise par le nerf optique. Il semblerait que les analyses anatomiques permettent de définir la limite supérieure de l'acuité visuelle, et ainsi, par le biais d’études comportementales, nous pourrions avoir accès à l’acuité visuelle réellement utilisée par l’individu suite au traitement du cerveau. En d'autres termes, la connaissance de leurs réelles capacités visuelles passe par des expériences comportementales.

Et les faits sont tenaces

Les études montrent que l’uraète audacieux (aigle australien) peut voir un objet 2,5 fois plus loin que l’Homme [2]. Dans ce cas, la vision est extraordinaire mais pas autant qu’on ne pourrait le croire. En effet, si l'on transférait cela à la perception d'une souris, l'aigle ne serait pas capable de la voir à 5 km, mais bien à 850 m, ce qui est surprenant mais loin de nos idées préconçues.

Uraète audacieux

En revanche la buse à queue rousse, verrait environ 2 fois moins loin que l’Homme [3]. La vision diffère donc largement suivant les espèces : certaines ont une vision bien supérieure, bien que souvent surestimée, tandis que d’autres ont une vision bien inférieure à celle de l’Homme, pour prendre un référentiel.

Buse à queue rousse

Si la vision n'est pas primordiale, d'autres sens peuvent être efficaces

Si on réfléchit en termes de milieu de vie ou de comportement alimentaire, d’autres capacités sensorielles pourraient se révéler adaptative, elles pourraient conférer un avantage dans tel ou tel environnement. Par exemple, si certaines espèces cherchant leur nourriture à haute altitude ou vivant en milieu ouvert comme des prairies ont tout intérêt à avoir « développé » des capacités visuelles extraordinaires ; en revanche, les espèces cherchant leur nourriture au sol ou vivant dans un milieu fermé, tel qu'une forêt primaire où la vision est limitée, peuvent plutôt tirer parti d'un sens olfactif important pour trouver leur nourriture. Il en est de même pour les espèces se nourrissant de carcasses, qui émettent une quantité importante de particules odorantes.

Dans ce contexte, nous allons voir que contrairement à nos idées reçues, les rapaces peuvent « sentir » leurs proies.

Oui, les rapaces peuvent se servir de leur odorat

Pourquoi pensait-on que les rapaces, et plus largement les oiseaux, n’avaient pas un sens olfactif développé ? Une question très simple permet d’y répondre. Avez-vous déjà vu un oiseau renifler quelque chose ? Tel un chien qui renifle le derrière d’un autre ? Non à quelques exceptions près… Pour autant, des similitudes comportementales ont pu être observées.

Dans les années 60 et 70, une poignée de chercheurs [4]se posèrent la question des capacités olfactives chez les oiseaux. Intrigués par les trajectoires en lacets de certains oiseaux marins lorsqu'ils cherchaient leur nourriture, la similarité avec le chien en action de chasse leur a sautée aux yeux. Leur vient l'idée que comme le chien qui cherche son gibier au « nez », l'oiseau pourrait lui aussi chercher sa proie grâce à son odorat.

Plusieurs études ont montré que les oiseaux avaient bien des capacités olfactives, parfois surprenantes [5]. Néanmoins, concernant les rapaces, mis à part certains vautours américains, les capacités olfactives n’ont que rarement été étudiées. Pourtant, nous allons voir que plusieurs signaux laissent penser qu’ils sont capables de « sentir », et que certaines espèces s’en servent pour trouver leur nourriture.

Les rapaces ne sont pas en reste

Le bulbe olfactif des rapaces occupe une place importante dans le cerveau, en comparaison avec d’autres espèces d’oiseaux qui présentent pourtant des capacités olfactives significatives [6]. De plus, une étude récente a permis de démontrer que les faucons possèdent toujours des gènes fonctionnels qui sont liés aux capacités olfactives [7].

Par le biais d’observations dans le milieu naturel, certains comportements suggèrent que les rapaces utilisent leur sens olfactif.

Au sein de la forêt amazonienne, ce sont toujours les vautours urubu à tête rouge qui arrivent en premier sur une carcasse soigneusement cachée [8]. En Inde, alors qu’une carcasse fraiche était à leur disposition, les vautours ont préféré se nourrir d’une autre carcasse en décomposition, qui était pourtant enterrée et donc impossible à trouver visuellement [9].
Vautour urubu à tête rouge
Au regard de ces observations et études anatomiques et génétiques, j’ai donc décidé de tester les capacités olfactives de deux espèces, le vautour urubu à tête rouge et le Caracara huppé de manière expérimentale.
Caracara huppé
.

Pour ce faire, j'ai présenté deux stimuli visuellement identiques mais qui différaient au niveau olfactif : l'un avait l'odeur d'une viande faisandée tandis que l'autre ne présentait pas d'odeur particulière. Il s'est avéré que les deux espèces sont capables de trouver leur nourriture avec leur seul sens olfactif, lorsqu'il leur est impossible de « voir » leur cible. Cette étude a permis de montrer la fonctionnalité de ce sens olfactif chez les rapaces[10].

Les prédateurs des airs ne nous ont clairement pas encore démontré toute l'étendue de leurs capacités sensorielles.

Pour aller plus loin

  1. Birkhead, T. (2012). Bird sense: what it's like to be a bird: Bloomsbury Publishing.
  2. Reymond, L. (1985). Spatial visual acuity of the eagle Aquila audax: a behavioural, optical and anatomical investigation. Vision research 25, 1477-1491.
  3. McIsaac, H. P. (2001). Raptor acuity and wind turbine blade conspicuity. in National Avian-Wind Power Planning Meeting IV, Proceedings. Prepared by Resolve, Inc., Washington DC, pp. 59-87.
  4. Citons Wenzel B.M., Bang B.G., Tucker D., Cobb S., Grubb T.C. etc.
  5. Gagliardo, A., Bried, J., Lambardi, P., Luschi, P., Wikelski, M. and Bonadonna, F. (2013). Oceanic navigation in Cory's shearwaters: evidence for a crucial role of olfactory cues for homing after displacement. Journal of Experimental Biology 216, 2798-2805.
  6. Zelenitsky, D. K., Therrien, F., Ridgely, R. C., McGee, A. R. and Witmer, L. M. (2011). Evolution of olfaction in non-avian theropod dinosaurs and birds. Proceedings of the Royal Society of London B: Biological Sciences 278, 3625-3634.
  7. Zhan, X., Pan, S., Wang, J., Dixon, A., He, J., Muller, M. G., Ni, P., Hu, L., Liu, Y. and Hou, H. (2013). Peregrine and saker falcon genome sequences provide insights into evolution of a predatory lifestyle. Nature Genetics 45, 563-566.
  8. Houston, D. C. (1986). Scavenging efficiency of turkey vultures in tropical forest. Condor, 318-323.
  9. Gilbert, M. and Chansocheat, S. (2006). Olfaction in Accipitrid vultures. Vulture News 55, 6-7.
  10. Potier et al. in prep