Contributeurs: Félix Geoffroy, Félix Geoffroy, Arthur Escalas, Blaise, Simon R, Sim.potier, Vincent Bonhomme

 français   Dernière modification le: 02/10/17 - Crée le: 18/12/15


De Robin des Bois à Darwin. D'où vient notre sens du juste ?

par Félix Geoffroy

Vous êtes sur la version de travail d'un article en révision que vous pouvez contribuer à améliorer.
Contributeurs : Arthur Escalas, Blaise, Félix Geoffroy, Sim.potier, Simon R, Vincent Bonhomme · Éditeur : Vincent Bonhomme
Création : 18 décembre 2015 · Révision : 18 décembre 2015 · Rev0 → Revactuel
Lien court : https://www.shakepeers.org?curid=836

Cette contribution voudrait être publiée et attend un éditeur.

La capacité de l'Homme à partager équitablement les bénéfices de la coopération a émergé par sélection naturelle dans un contexte social.

La notion d’équité chez l’homme et ses caractéristiques

Tous les humains possèdent un sens inné et universel de l’équité, au-delà des différences culturelles locales. C’est ce que tendent à montrer des travaux de psychologie expérimentale de ces dernières années [1]. Des expériences chez les enfants montrent qu’ils expriment une préférence pour les comportements prosociaux dès l’âge de trois mois [2]. Les êtres humains ont des idées très précises et spontanées sur des jugements moraux, et ce, quelle que soit leur culture d'origine. Un exemple parlant est la manière dont les individus partagent les bénéfices d’une action commune. Il a été observé que la répartition qui suit un acte de coopération est effectuée de manière précise et qu’elle correspond aux intuitions des participants sur ce qu’est un partage « juste », « équitable ».

Quels sont les critères qui font qu’un partage est jugé juste ? Ou formulé autrement : quelles sont les caractéristiques de l’équité ? On peut en dégager deux principales chez l’Homme :

  • le refus de baser le partage sur le rapport de force entre les participants [3] ;
  • l'adéquation entre la contribution de chacun et la part obtenue. Si deux individus coopèrent pour générer un bénéfice, mais que l'un a investi bien plus de temps et d'énergie que l'autre, on considère comme juste que le partage tienne compte des efforts de chacun. Pour prendre un exemple concret, dans les villages d'Indonésie où la chasse à la baleine est pratiquée, chaque participant reçoit une part bien précise de la proie en fonction de son rôle dans la chasse [4].

Comment expliquer l’équité ? Les apports de la psychologie évolutionnaire

Pour comprendre comment nous déterminons ce qui est « juste » ou « équitable », il existe deux manières d’aborder le problème. La première est de chercher comment fonctionne l’équité, c’est-à-dire en tentant d'identifier les mécanismes neurologiques qui amènent à la production des jugements intuitifs. La seconde est d'essayer de comprendre pourquoi sommes-nous pourvus de ces mécanismes neurologiques. Afin de répondre à cette dernière question, la psychologie évolutionnaire propose le postulat suivant : c'est en étudiant les mécanismes de l'évolution que nous pourrons comprendre la manière dont notre cerveau a été façonné.

Prenons l'exemple de notre attirance pour les aliments sucrés. Nous savons comment elle fonctionne : nous sommes friands de sucres, car leur consommation active un système cérébral de récompense. En d’autres termes : manger du sucre nous fait plaisir. Mais pourquoi avons-nous cette disposition ? La psychologie évolutionnaire répond que la structure de notre cerveau a été modelée par l’évolution lors des milliers d’années où nos ancêtres ont vécu dans des sociétés de chasseurs-cueilleurs. Dans cet environnement ancestral, les individus qui ont une attirance pour les aliments très sucrés possèdent un avantage sur les autres car ils accumulent plus d'énergie. De cette façon, ils se reproduisent plus, et au bout de nombreuses générations, l'attirance pour le sucre est partagée par toute la population.

Une grande partie de la démarche de la psychologie évolutionnaire est de s’intéresser aux comportements humains, de définir leurs caractéristiques et d’essayer d’expliquer pourquoi nous en sommes aujourd'hui pourvus grâce à la théorie de l’évolution par sélection naturelle. Il s'agit don de trouver les pressions de sélection qui font qu’une capacité mentale constitue un avantage sélectif. C’est ce que nous allons tâcher de faire avec le sens de l’équité.

Sélection de comportements sociaux et choix de partenaires

Les pressions de sélection peuvent être de différents types. Par exemple, chez des organismes vivants dans un milieu très sec, un individu qui économise mieux son eau sera avantagé. La pression de sélection vient ici d'une caractéristique de l'environnement physique, ici c'est le risque de sécheresse.

Cependant, dans certaines circonstances, l'environnement social peut lui aussi être à l'origine de pression de sélection. C'est notamment le cas chez l'Homme dont la quasi-totalité des ressources qu'il consomme provient d’interactions coopératives. La coopération intervient dans la majorité de nos activités : chasse, garde des enfants, construction des habitations, échange de biens, etc. Ainsi, tous les comportements impliqués dans la coopération sont soumis à une très forte sélection. Un exemple est le choix des partenaires avec qui coopérer. On choisit son partenaire selon de nombreux critères : sa compétence, son état de santé, mais aussi sa manière de partage les bénéfices. Il est évident qu’il est plus intéressant d’aller chasser avec un partenaire qui va vous laisser une part du gibier plutôt qu’avec un autre qui gardera tout pour lui.

Dans de telles circonstances, on peut estimer que les individus sont en compétition pour être choisis lors des interactions coopératives. C’est ce que l’on appelle de la sélection sociale. Un individu trop égoïste sera très peu choisi par les autres et du coup ne bénéficiera que très peu des avantages considérables de la coopération. Cela veut-il pour autant dire que les individus très généreux seront avantagés ? Pas forcément puisqu'il y a un coût à être trop généreux dans le partage des bénéfices de la coopération. S'il est certes avantageux d’être souvent choisi par les autres pour coopérer, en étant trop généreux on profite d’une part moins grande lors du partage et on risque de se faire exploiter. Il semble donc exister une solution optimale entre l’égoïsme pur et la générosité abusive, et on peut montrer qu'elle correspond à ce qu'on appelle l'équité.

Expliquer les deux caractéristiques de l’équité

Le mécanisme de compétition sociale présenté ci-dessus peut rendre compte des deux caractéristiques de l’équité mises en évidence précédemment.

Pour la première, la non-pertinence de la force dans le partage, il a été montré que si on laisse la sélection sociale agir, le partage ne s’effectue pas selon la force des participants. C'est la possibilité de choisir son partenaire qui joue un rôle crucial. Imaginons une population composée d'individus faibles et d'individus forts qui peuvent imposer le partage aux premiers. Un individu faible a très peu intérêt à interagir avec le fort car il gagnera une faible part du bénéfice. Il préférera refuser d’interagir avec lui et attendre d’interagir avec un autre individu faible pour obtenir une plus grande part. Les individus forts ont donc intérêt à ne pas abuser de leur avantage afin se faire choisir par les individus faibles. Les forts doivent prendre en compte le fait que les faibles peuvent interagir entre eux [5].

La seconde caractéristique de l'équité est que le partage s'effectue proportionnellement à l'apport de chacun et elle peut aussi être expliquée par le choix de partenaires. Prenons une autre population avec des individus qui contribuent beaucoup dans une tâche coopérative et d’autres très peu. Plus les individus qui coopèrent contribuent, plus le bénéfice qu’ils se partagent sera important. Un individu qui contribue beaucoup gagnerait à interagir avec un partenaire qui en fait tout autant. Ils auront ainsi un grand bénéfice à se partager. Un individu qui contribue acceptera d'interagir avec un moins motivé seulement si celui ci est prêt à lui céder une grande part du bénéfice, une part au moins aussi importante que ce qu’il aurait pu gagner en interagissant avec un plus motivé. Ainsi, les individus ont intérêt à accepter de partager selon le niveau de contribution de leur partenaire être choisi par lui [6].

De ces deux exemples, on peut extraire une règle générale pour déterminer ce qui définit partage « équitable ». Un partage est équitable si l’on tient compte des opportunités d’interaction de son partenaire. Si votre partenaire peut gagner plus en interagissant avec quelqu’un d’autre, il faut alors lui offrir plus pour qu’il continue d’interagir avec vous. L’équité, c’est respecter les opportunités des autres.

L’équité, une spécificité humaine ?

Il existe donc une explication évolutionnaire qui rend compte des caractéristiques de notre sens de l’équité. Pourtant, on sait que l’Homme n’est pas le seul être vivant à coopérer et on peut se demander s’il est le seul à être doté d’un sens de l’équité. Les études menées sur les animaux ne permettent pas de conclure clairement sur l’existence d’un sens similaire. La question est cependant très discutée, notamment pour d'autres primates chez qui on observe ce qui ressemble à une aversion pour les situations injustes [7].

Le mécanisme de sélection sociale ne permet d'expliquer l’équité que si deux conditions sont réunies : les individus coopèrent pour produire des ressources et ils peuvent changer de partenaire à souhait. Si le sens de l’équité est aussi développé chez l’Homme et pas chez les autres primates, c’est peut-être simplement parce que l’Homme acquiert une part beaucoup plus grande de ses ressources par la coopération. Ainsi la pression exercée par la compétition sociale est plus importante et être équitable s'avère très avantageux.

D’autres questions se posent alors : pourquoi la coopération a-t-elle occupé une place si importante dans les activités humaines ? Les sociétés humaines étaient-elles assez grandes pour permettre aux individus de changer fréquemment de partenaires ? Ces problématiques sont étudiées par des chercheurs dans des domaines variés : anthropologie, biologie évolutive ou paléontologie humaine. C’est la connaissance des conditions de vie de nos ancêtres qui nous permettra de comprendre l’évolution de nos capacités mentales.

Pour aller plus loin

  1. Baumard, N., 2015. Comment nous sommes devenus moraux. Paris. Odile Jacob.
  2. Hamlin, J. K., K. Wynn, and P. Bloom, 2010. 3-month-olds show a negativity bias in their social evaluations. Developmental Science 13(6): 923-929.
  3. Dawes, C. T., J. H. Fowler, T. Johnson, R. Mcelreath, and O. Smirnov, 2007. Egalitarian motives in humans. Nature 446: 794–796.
  4. Alvard, S. A and D. A. Nolin, 2002. Rousseau’s Whale Hunt? Current Anthropology 43(4): 533-559.
  5. Debove, S., N. Baumard, and J.-B. André, 2015. Evolution of equal division among unequal partners. Evolution 69:561–569.
  6. Debove, S., J.-B. André, and N. Baumard, 2015. Partner choice creates fairness in humans. Proc. R. Soc.B 282.
  7. Brosnan, S. F. and F. B. M. De Waal, 2003. Monkeys reject unequal pay. Nature 425:297–299.